Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

On peut s’interroger sur l’essence de l’œuvre d’art en raison de la multiplicité des arts et des œuvres : elles ne semblent pas avoir en commun des caractéristiques qui justifient qu’on leur donne le même nom et qu’elles partagent la même essence.

Existe-t-il quelque chose de commun aux monuments de l’Acropole, à une symphonie quelconque, à une toile de Picasso, à un emballage de bâtiment public par Cristo, à une compression de César, à une pièce de théâtre de Boulevard, à un roman de gare et à la poésie de Baudelaire… ?

Rien en apparence.

Sauf que dans tous les cas, il semble qu’on ait toujours trois éléments :

  1. Une œuvre d’art est le produit ou l’effet de l’activité ou du projet d’un humain qu’on appelle un artiste.
  2. Elle a pour caractéristique de s’adresser à un public (grand ou choisi) auquel elle est censée plaire, notamment parce qu’elle est jugée belle.
  3. Si elle plaît, c’est aussi parce qu’elle nous parle, c’est-à-dire parce qu’elle représente et/ou exprime quelque chose.

Est-ce à dire qu’on a ainsi défini l’essence d’une œuvre d’art ? Ne faudrait-il pas soutenir qu’une œuvre d’art est produite par un artiste en vue de plaire à un public en raison de sa beauté et parce qu’elle représente ou exprime quelque chose ?

Cette définition pose cepen­dant trois problèmes :

1) Si on affirme que les œuvres d’art sont faites par des artistes, la question qui se pose alors est de savoir dans quel sens s’établit la relation entre les œuvres et les artistes. Fait-il être un artiste (posséder des caractéristiques qui déterminent qu’on est un artiste) pour faire des œuvres d’art ou si au contraire, faut-il faire des œuvres qui sont jugées d’art pour recevoir le statut d’artiste ? Peut-on donc définir un artiste comme un être spécifique ou pas ?

Est-ce que ce sont les artistes en tant que tels, qui font les œuvres d’art ou les œuvres d’art qui consacrent les artistes ?

2) Si une œuvre d’art, c’est ce qui s’adresse à un public sur lequel il est sensé avoir des effets, alors c’est au public de dire ce qu’est une œuvre d’art. Dans ce cas, une œuvre d’art, c’est ce qui est socialement tenu pour tel, non pas arbitrairement, mais parce qu’elle plaît.

L’ennui, c’est qu’il n’existe pas un public, mais des publics en désaccord et pas seulement sur la valeur des œuvres d’art (réussies ou ratées), mais sur le fait de savoir si certaines œuvres sont d’art ou pas.

Soit ces différences expriment simplement l’existence de différents goûts (le goût étant la faculté d’apprécier le beau et de le distinguer du laid) et d’une évolution des goûts du public, soit ces différences s’expliquent par le fait que certains publics ont du goût, un meilleur goût, bon goût et que les autres n’ont pas de goût ou mauvais goût. Dans le premier cas, tout les publics ont raisons (relativisme esthétique) et il suffit qu’une œuvre plaise à un public pour être une œuvre d’art, dans le deuxième cas, tout le monde n’a pas raison (il existe des normes en matière de goût) et donc il ne suffit pas qu’une œuvre plaise pour être d’art, le plaisir n’étant pas un critère décisif.

Soit tout ce qui plaît est artistique parce que ça plaît, soit il ne suffit pas qu’un objet plaise pour être d’art.

Ce qui implique de s’interroger sur la beauté des œuvres d’art en tant qu’elle est considérée comme la cause principale du plaisir qu’elles procurent. Est-il une simple affaire de goût ou existe-t-il une définition objective du beau ?

3) Point de vue de l’œuvre en tant qu’elle représente ou exprime quelque chose.

Si une œuvre d’art, c’est un objet qui outre sa beauté expriment ou représente quelque chose, la question se pose alors de savoir ce qu’elles doivent représenter ou exprimer pour être des œuvres d’art.

Faut-il qu’elles représentent ou expriment la réalité telle qu’elle est ou au contraire des choses qui ne sont pas ou pas comme elles les montrent ? L’art est-il ce qui doit nous mettre en contact avec la réalité pour être de l’art ou doit-il au contraire nous éloigner de la réalité dans l’imaginaire, nous permettre de nous évader, de fuir la réalité pour être de l’art ?

Dans le premier cas, l’art serait voisin de la science et de la philosophie en tant qu’il serait comme elles voué à rendre compte des choses comme elles sont, dans l’autre, il serait essentiellement destiné à nous divertir, à nous faire oublier la dure, la trop dure réalité, afin de pouvoir la supporter.

Soit les œuvres d’art sont de l’art parce qu’elles nous montrent les choses comme elles sont, soir les œuvres d’art sont d’art parce qu’elles nous arrachent à la réalité.

I ) Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce que l’art ?

Point de vue de la création

Se demander ce qu’est un artiste, c’est d’abord s’interroger sur la notion et la réalité de l’art comme ce qui à son tour semble définir l’artiste. L’artiste étant celui qui exerce un art, qu’on associe toujours à un art.

1 ) Qu’est-ce que l’art ?

Le mot art se retrouve dans un grand nombre d’expressions courantes qui sont si différentes les unes des autres qu’on peut se demander ce que peut bien vouloir dire ce mot : du grand art, avoir l’art et la manière, art de vivre, art culinaire, art de la guerre, art d’être grand-père, parler d’une activité comme d’un art, comme la médecine, la rhétorique…

Que signifie-t-il donc ?

Le mot art a une histoire chargée et longue : il vient du latin ars qui sert à traduire un mot grec : techné.

Techné veut dire : métier au sens d’habileté, de savoir-faire, de méthode dans l’exercice d’une activité qui produit quelque chose, habileté acquise par apprentissage et qui repose sur des connaissances empiriques. L’art est donc ce qui caractérise une activité qui produit quelque chose qui s’ajoute à la nature, qu’il s’agisse d’un objet fabriqué ou d’une réalité qui n’est pas un objet comme un discours, un diagnostic ou la guérison, un poème…

Le mot art a donc, par définition, une connotation laudative : l’art est toujours efficace, bon, utile. Là où il y a de l’échec, des ratés, il n’y a pas d’art ou pas assez.

C’est bien ce sens que l’on retrouve dans toutes les expressions en lesquelles on trouve le mot art : elles présentent toutes ce double aspect, celui de l’habileté acquise et celui de la production de quelque chose.

Ce mot permet donc essentiellement de nommer la cause ou l’origine des choses qui sont produites par l’homme par opposition aux choses données, à ce qui est naturel. Il est d’ailleurs la racine du mot artificiel : est artificiel tout ce qui n’est pas naturel, c’est-à-dire tout ce que la nature n’a pas produit d’elle-même. Tout ce qui a été fait par la nature n’a donc pas été fait par l’art ou par art.

Cette définition de l’art comme habileté acquise dans la production d’une chose ne nous est pas des plus utiles dans la mesure où elle ne permet de définir strictement et spécifiquement ni les artistes ni les œuvres d’art. Pourquoi ? Parce que les artistes ne sont pas les seuls à pratiquer un art, ne sont pas les seuls gens de l’art. Ils le sont au même titre que les artisans.

D’où ces questions :

– A propos des hommes. Comment faire pour distinguer l’artiste de l’artisan puisqu’ils ont en commun d’être des hommes de l’art alors que l’usage nous invite à les distinguer ?

  • A propos des œuvres. Comment fait-on parallèlement pour distinguer leurs productions respectives ?

2 ) Artisan et artiste

Qu’est ce qui distingue un artiste d’un artisan ?

Qu’est-ce qu’il a que les autres n’ont pas ?

Qu’est-ce qu’il est que les autres ne sont pas ?

a ) Les points communs entre les artistes et les artisans

A première vue, quoique nous ayons pris l’habitude de les distinguer, il apparaît d’abord qu’il n’existe entre eux pas de différences majeures, mais bien plutôt des points communs qui ne doivent en rien nous surprendre puisqu’ils sont tous des gens de l’art.

– La production d’une œuvre ou d’un ouvrage singuliers ou originaux du début jusqu’à la fin.

– Cette production est faite selon les règles de l’art, c’est-à-dire selon les méthodes, les procédés en usage, selon des techniques codifiées et selon des connaissances qui ne sont pas pour l’essentiel scientifiques, mais empiriques, produites par des inductions.

– Dans les deux cas, un apprentissage plus ou moins long est nécessaire, on ne s’improvise pas plus menuisier que chef d’orchestre. On ne peut pratiquer l’un ou l’autre sans acquérir et entretenir par le travail des savoir-faire et des connaissances. Ils sont des gens de l’art, ce qui est devenu rare. Gens de l’art veut dire des personnes qui disposent de savoir-faire complexes, élaborés et nombreux. Cela signifie qu’il leur faut travailler sans cesse pour entretenir ces savoir-faire. Contrairement à une idée répandue, l’artiste n’est pas celui qui, inspiré, parvient à créer sans effort. Il travaille et même beaucoup. Tout comme un sportif de haut niveau qui entretient sa maîtrise en l’exerçant. Aucun savoir-faire n’est en effet acquis définitivement : on peut s’en apercevoir simplement lorsqu’on réécrit au stylo après n’avoir pas écrit à la main pendant longtemps : la main est malhabile, l’écriture différente, la rapidité est perdue… L’art d’écrire vite et bien est à réapprendre.

Ces points communs sont tels que, dans certains cas, on peut les confondre, les prendre l’un pour l’autre, à savoir, le plus souvent, prendre des artisans pour les artistes.

Mais malgré les risques de confusion, il est d’usage de les distinguer très nettement. La preuve ? On a pour les artistes inventés l’expression Beaux-Arts pour différencier leurs arts de ceux des artisans.

Mais comment les distinguer ? Selon quels critères ?

Pour répondre à cette question, observons que non seulement nous les distinguons, mais en outre, nous les hiérarchisons et ce, doublement. Soit on valorise l’artisan par rapport à l’artiste, le premier étant utile à quelque chose alors que le second est tenu pour farfelu, oisif et parasite. Soit au contraire, on valorise l’artiste par rapport à l’artisan parce qu’il a un talent, une originalité que l’autre n’a pas.

Ce qui fournit à notre question deux réponses, devenues presque des lieux communs, que l’on trouve exposée d’abord par Kant dans la Critique de la faculté de juger, à savoir :

  • l’artisan travaille tandis que l’artiste ne travaille pas. (Ce qui permet de comprendre qu’il puisse être méprisé : il est inutile, parasite social…)
  • on soutient aussi souvent que ce qui fait l’artiste, c’est un talent que n’a pas l’artisan ou dont il n’a pas besoin pour être ce qu’il est (Ce qui permet de comprendre que l’on puisse préférer l’artiste cette fois).

b ) L’artisan travaille, pas l’artiste.

L’artisan travaille au sens où pour lui le produit de son travail n’est pas une fin en soi, mais un moyen de subsistance et au sens où ce qu’il produit est une valeur d’usage, c’est-à-dire quelque chose d’utile, quelque chose qui sera consommé ou utilisé par quelqu’un qui en a besoin.

L’artiste dans cette perspective ne travaille pas : le fruit de son activité n’est pas une valeur d’usage, quelque chose d’utile, qui sera consommé ou utilisé. Ce qui reste vrai même s’il œuvre pour de l’argent ou s’il le fait à la commande. Il n’appartient pas à la sphère marchande parce qu’il ne propose aucun bien ni aucun service au sens économique de ces termes. C’est pourquoi on peut dire que son activité est libre en cela que les œuvres qu’il produit ne sont déterminées quant à leur forme mais pas toujours quant à leur existence par aucune demande sociale. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup d’œuvres de commande furent refusées par leurs commanditaires à qui elles ne plaisaient pas.

Ainsi, ce que l’artisan fabrique, la fin de son activité, sera toujours un moyen pour celui qui l’acquiert, alors que ce que fait l’artiste restera une fin en soi pour son acquéreur. Encore que l’on peut acheter des œuvres d’art à titre spéculatif, mais alors ce ne sont pas des œuvres que l’on achète, on fait un placement.

 » 3. L’art est également distinct du métier ; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il pouvait obtenir de la finalité (réussir) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable ; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité qui est en elle-même désagréable et qui n’est attirante que par son effet (par exemple le salaire), et qui par conséquent peut-être imposée de manière contraignante. » Kant, Critique de la faculté de juger, § 43.

Commentaire :

Art et métier ou Beaux-Arts et artisanat.

Libéral : libre, non assujetti à quelque chose d’extérieur, comme les besoins ou la subsistance. On pourrait dire aussi : gratuit, inutile, désintéressé. L’artiste ne crée pas pour l’argent mais pour créer.

Mercenaire : le mercenaire est celui qui se vend, qui se bat en échange d’un salaire et non pour défendre une cause ou un pays, c’est-à-dire pour la victoire. Ici donc, mercenaire veut dire : effectué non pour le plaisir, pour la gloire, pour le faire, mais pour la rémunération, pour l’argent. L’art, c’est-à-dire l’artisanat, est intéressé, vénal.

L’opposition repose finalement sur celle de liberté et de contrainte : l’artiste est libre tandis que l’artisan est contraint de travailler. Pour l’artiste, son activité est une fin en soi comme l’est le jeu : on joue pour jouer, pour l’artisan elle n’est qu’un moyen en vue d’une fin extérieure à l’action et au produit de l’action : la rémunération et la subsistance.

L’artiste est libre parce qu’il n’est pas soumis à une demande, des besoins, un marché, des clients tandis que c’est tout le contraire pour l’artisan qui ne peut vivre de son travail que s’il répond strictement à la demande sociale. L’artiste peut produire ce qu’il veut selon ses exigences, ses goûts ou sa fantaisie et non selon les autres.

Fausse objection : les artistes vendent leurs œuvres et peuvent en vivre. Certes, mais il y a une différence entre produire pour vendre et produire en espérant que ça se vende. Les artistes peuvent donc vendre leurs œuvres sans les produire en fonction de quelqu’un.

Dispose-t-on alors d’un critère qui distingue les artistes des artisans ? Pas vraiment en fait.

Objection pertinente : la thèse que Kant n’est pas confirmée par l’histoire de l’art. Avant la Renaissance, les artistes ne sont pas socialement distincts des artisans et à ce titre ne disposent pas de liberté de création (ou d’une liberté limitée, celle offerte par les commande, à distinguer d’une demande). Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que les artistes vont revendiquer et conquérir une liberté de création, c’est-à-dire justement l’appartenance de l’art aux activités libérales (à la fois de l’esprit et sans être assujetties à une fonction sociale) et non plus mécaniques (comme les travaux des artisans). Cette liberté une fois conquise va cependant causer un divorce entre les artistes et le public : produisant selon leurs propres exigences, les artistes vont se couper des attentes du public et ainsi ne plus vendre et parfois se condamner à la pauvreté. La solution à ce problème va être la mise en place d’un marché de l’art, au cours du XIX ième siècle.

En principe, ce marché est spécifique : c’est un marché où la demande ne détermine pas l’offre, mais où l’offre est en attente d’une demande. Mais dans les faits, il est toujours possible de renoncer à sa liberté de création pour produire en fonction des goûts du public, dans l’intention de vendre. Cas de toutes les créations à caractère commercial, comme la musique ou le cinéma du même nom qui répondent au besoin de divertissement. Mais si un artiste crée en fonction des goûts et des besoins du public, il se rapproche de l’artisan qui justement produit en fonction de ses clients.

Conséquence : entre l’artiste et l’artisan, il n’y pas une différence de nature (fondée sur la liberté), mais de degré : il y a bien des artistes entièrement indifférents à la vente (ce qui ne les empêche pas toujours de vendre), tous les artisans sont par ailleurs tenus de produire ce qu’on leur demande, mais entre les deux, on peut trouver toutes les nuances possibles du mélange de contrainte (assumée par le producteur et non exigée par le client) et de liberté (revendiquée par le créateur). Il n’existe donc pas de différence nettement établie entre les uns et les autres, sous la forme d’une indiscutable frontière entre les deux.

Qui plus est, on n’est pas d’autant plus un artiste qu’on est libre puisque des œuvres produites dans des conditions très contraignantes, comme certaines œuvres produites avant la Renaissance, peuvent être attribuées à des artistes, tandis que des personnes produisant sans contrainte ne sont pas pour autant toujours des artistes.

Conclusion : Pour distinguer les artistes des artisans, il est vain de savoir s’ils sont libres ou non, il faut se tourner vers ce qu’ils font : si c’est de l’art, on dira que leurs auteurs sont des artistes, sinon, qu’ils sont des artisans. C’est l’art qui fait les artistes et pas le contraire.

Soit, mais qu’est-ce qui distingue une œuvre d’art d’un ouvrage artisanal ?

KANT : puisque l’artiste ne produit pas de valeurs d’usage, ses œuvres ont la gratuité (absence d’utilité, de finalité donc) des choses naturelles sans toutefois être naturelles puisqu’elles sont bien le produit d’une activité technicisée. L’œuvre d’art est comme une chose naturelle dont on sait toutefois qu’elle est l’œuvre d’un homme. En d’autres termes, triviaux, une œuvre d’art, c’est un objet fabriqué par l’homme, mais qui ne sert à rien, qui donc n’a pas été fait pour rien ou par hasard, mais qui n’a pourtant pas de fonction.

Attention toutefois : qu’il n’ait pas de fonction ou d’utilité, cela ne veut pas dire qu’il n’a pas de valeur. Mais cette valeur repose sur autre chose que l’utilité : le fait qu’il plaise, par sa beauté et parce qu’il nous parle.

Preuve : les ouvrages artisanaux sont utilisés ou consommés, ce qui les voue à une destruction lente ou rapide, alors que les œuvres d’art, on ne les consomme pas (puisqu’elles ne sont pas utiles), on les conserve et au besoin, on les restaure (puisqu’elles ont une valeur en tant qu’œuvres d’art justement, c’est-à-dire par la beauté et la qualité de la représentation ou de l’expression).

RQ : Ce qui signifie que tous les ouvrages artisanaux qui ont perdu leur utilité, soit parce qu’elle inconnue, soit parce qu’ils sont obsolètes, peuvent devenir des œuvres d’art au bénéfice de cette perte. A condition qu’à l’occasion de cette perte, on découvre leur beauté ou leur force expressive.

Voyons maintenant l’autre critère possible de distinction entre les artistes et les artisans.

c ) L’artiste : un artisan avec du génie en plus ?

On prête aux artistes un talent ou un génie qu’on refuse aux artisans.

En quoi consiste le talent ? On peut le définir de deux manières ou y remarquer deux aspects.

D’abord, avoir du talent, c’est avoir un don, être doué, c’est-à-dire être doté d’une qualité que tous n’ont pas. Mais qu’est-ce qu’être doué ? C’est avoir des facilités dit-on. Avoir des facilités, c’est être capable de comprendre vite et/ou de refaire vite et bien quelque chose. C’est avoir des dispositions naturelles dans l’accomplissement d’une activité. Être doué en maths ou en dessin, c’est comprendre vite et faire vite et bien ce que les autres font avec plus de peine et de temps.

Mais si avoir du talent, c’est avoir des facilités, alors avoir du talent consiste simplement à être capable de faire des choses que d’autres ont déjà fait, c’est être capable d’imiter avec aisance.

Conséquences :

  1. Le talent n’est pas propre aux artistes. On peut être doué dans n’importe quelle activité qui requiert un savoir-faire, un apprentissage donc. Notamment les artisans : on peut être plus ou moins doué en plomberie ou en boulangerie.
  2. Ainsi défini, le talent ne correspond pas à ce qu’on entend lorsqu’on parle du talent d’un artiste : sa capacité à créer, inventer, imaginer des choses inédites…

Ensuite, le talent peut être défini comme la capacité à produire du neuf, à inventer et non pas à reproduire ou imiter ce qui s’est fait. En ce sens, on peut rapprocher le talent du génie qu’on défini justement comme cette aptitude à produire quelque chose qui rompt avec le passé. Reste à savoir ce qu’on entend au juste par génie (ou par talent quand on le rapproche du génie)

Qu’est-ce que le génie ?

Voilà ce qu’en dit Kant :

« On voit par là que le génie : 1° est un talent, qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s’agit pas d’une aptitude à ce qui peut être appris d’après une règle quelconque ; il s’ensuit que l’originalité doit être sa première propriété ; 2° que l’absurde aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des modèles, c’est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été eux-mêmes engendrés par l’imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle du jugement ; 3° qu’il ne peut décrire lui-même ou exposer scientifiquement comment il réalise son produit, et qu’au contraire c’est en tant que nature qu’il donne la règle ; c’est pourquoi le créateur d’un produit qu’il doit à son génie, ne sait pas lui-même comment se trouvent en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est pas en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de telles idées, ni de les communiquer aux autres des préceptes, qui les mettaient à même de réaliser des produites semblables. (…) 4° que la nature par le génie ne prescrit pas de règle à la science, mais à l’art ; et que cela n’est le cas que s’il s’agit des Beaux-arts.  »

KANT, § 46 de la Critique de la faculté de juger.

Commentaire :

1) L’originalité

Que le génie soit un talent signifie qu’il est un don naturel. A savoir : une aptitude, une capacité de faire quelque chose, de produire, mais qui n’a pas été acquise par apprentissage, comme tous les savoir-faire. C’est un savoir-faire qui n’a pas été appris, qui est inné donc.

C’est comme savoir-faire ou habileté qu’il faut entendre le mot règle ici. Les règles définissent des procédés, des manières de faire qui s’apprennent.

Avoir du génie ou du talent, c’est donc être capable de faire quelque chose sans avoir appris à le faire.

Mais, attention, ce savoir-faire inné n’est pas un savoir-faire qu’on pourrait apprendre, que ceux qui n’en sont pas doués pourraient acquérir par apprentissage. Avoir du talent, c’est être capable de faire ce qu’aucun apprentissage ne permettrait de faire.

Ce qui signifie que le génie ne dispense nullement celui qui en à de travailler et d’apprendre. Le talent ne permet pas de faire l’économie de l’apprentissage des règles d’un art puisqu’il ne permet pas de maîtriser de manière innée les règles qui s’enseignent : il permet de suivre des règles qui n’appartiennent pas (encore) à l’art et que personne ne connaît (encore).

Avoir du talent ou du génie n’est donc pas la même chose qu’être doué en/pour quelque chose. Etre doué en/pour quelque chose, c’est avoir des facilités dans un apprentissage : celui qui est doué est celui qui comprend vite, qui saisit immédiatement l’esprit des règles enseignées et qui est capable de les employer rapidement et avec aisance. Or, si être doué, c’est être capable d’apprendre vite les règles d’un art ou d’une science, cela n’a rien à voir avec la capacité de faire des choses selon des règles qui ne s’enseignent pas.

On doit donc pouvoir affirmer, puisqu’être doué et être talentueux ou génial sont des choses distinctes, qu’il est possible d’être plein de talent sans être doué et inversement tout comme on peut être à la fois doué et talentueux ou n’avoir ni l’une ni l’autre de ces caractéristiques.

Rq : Kant ne fait pas explicitement cette distinction entre être doué et avoir du génie, du moins pas sous cette forme, mais il distingue ailleurs le génie de l’esprit d’imitation qu’il définit comme facilité à apprendre, facilité qui se rencontre dans les arts comme dans les sciences et qui ne permet d’apprendre que ce qui est déjà connu ou ce qui pourrait l’être selon une règle qui elle est connue.

Qu’est-ce qu’implique que le génie soit la maîtrise innée de règles encore inconnues ?

Que les productions du génie sont originales puisqu’elles ne procèdent pas de règles connues et enseignées. Original veut dire qui n’a pas d’équivalent, qui ne ressemble à rien de connu, qui n’imite rien de déjà existant, qui est radicalement nouveau. Kant oppose ainsi l’imitation et le génie, la reproduction des choses connues et la création de choses originales.

L’originalité, c’est l’irréductibilité des œuvres au connu, qu’il s’agisse des règles ou des œuvres connues.

Avoir du génie ou du talent, c’est donc être capable de faire quelque chose d’original, d’inouï, d’incomparable, sans avoir appris à le faire et en dehors des règles connues.

Rq critique : En réalité, le lien entre l’originalité des œuvres et la possession de règles inaperçues n’est pas nécessaire : que le génie suive des règles inconnues n’implique pas logiquement que ces règles soient nouvelles et donc qu’elles permettent la création d’une chose originale.

On tombe là sur la difficulté qu’il y a à penser une histoire de l’art et donc des œuvres marquantes, exemplaires, lorsqu’on les met sur le compte du génie. En effet, la définition du génie comme talent naturel, comme don de la nature, comme connaissance innée de règles que l’artiste génial respecte sans les avoir acquises par apprentissage et sans les connaître par concept, pose le problème de l’articulation entre la nature qui fait don du génie et l’histoire de l’art. De deux choses l’une : ou bien la nature fait don à tous les artistes des mêmes savoir-faire innés et dans ce cas, l’originalité des œuvres est impossible, ou bien elle ne fait pas don à tous des mêmes choses, auquel cas l’originalité est compréhensible, mais la nature en devient mystérieusement comme une déesse qui préside à l’histoire de l’art et qui a elle-même une histoire. Ce qui du reste correspond assez bien à l’image qu’en ont donné les artistes qui précisément croyaient au génie, à l’inspiration ou aux Muses. Mais, pour peu qu’on refuse cette conception de la nature, l’existence même d’une histoire de l’art conduit à mettre en question la valeur explicative de cette notion de génie. Nous y reviendrons par un autre biais.

2) l’exemplarité

Il faut distinguer deux originalités : une qui est absurde, l’autre qui est exemplaire. Est absurde l’originalité d’une chose qui n’est que nouvelle, sans antécédent, est exemplaire l’originalité d’une chose qui pourra servir de modèle dont s’inspireront les autres créateurs. Les œuvres produites par le génie ne sont pas des imitations mais seront imitées et serviront à juger de la valeur des autres œuvres. L’exemplarité correspond donc à la valeur esthétique de l’œuvre, valeur qui lui vaudra d’être un exemple pour les autres.

Mais comment définir cette valeur esthétique ? Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ? Essentiellement deux types de choses : la beauté de l’œuvre et sa puissance expressive ou représentative. Nous en reparlerons dans la suite du cours. C’est la manière d’être belle, de rendre quelque chose ou de l’exprimer qui fait la valeur d’une œuvre d’art, donc son exemplarité.

Les œuvres géniales ont donc deux fonctions en tant qu’elles sont exemplaires : elles servent de modèles et fournissent des critères de jugements esthétiques. Elles introduisent de nouvelles pratiques artistiques et de nouvelles évaluations esthétiques. Elles offrent de nouvelles possibilités expressives, de nouvelles langues et invitent à avoir un autre regard, une autre écoute.

Le génie, c’est ce qui permet de faire des œuvres originales et exemplaires, c’est-à-dire de faire des œuvres remarquables en l’absence de règles explicites et/ou de modèles à imiter.

Rq : L’originalité d’une œuvre ne doit pas être confondue avec son unicité. Une œuvre peut être originale et exister en plusieurs exemplaires, sans contradiction. (Cas des sculptures de bronze et des photographies par exemple) L’originalité d’une œuvre d’art tient non pas à son caractère inimitable, mais à ce qu’elle n’est pas elle-même une imitation d’autre chose. L’original, c’est l’inimité et non l’inimitable. Car, si ce qui est original plaît, on peut parier qu’il sera imité.

3) l’inspiration

Le génie est ce qui permet de bien faire, de réussir alors que rien n’indique ce qu’il faut faire pour bien faire et réussir. Il est au-delà des connaissances ou des règles de fabrication de quelque chose parce que ses gestes techniques à lui, ses manières de faire à lui, ses procédés ne sont pas conçus par celui qui les utilise, ne peuvent pas être explicités sous la forme d’une règle écrite ou verbale, sous la forme d’une procédure intégralement exposée, dite, donc transmissible.

Pour un peintre, le choix des couleurs obéit sans doute à quelques règles : on peut par exemple ne choisir que des couleurs primaires et si c’est le cas, on n’utilisera pas d’autres couleurs, ce serait comme une faute, une infraction à la règle. Mais la règle n’en dit pas plus : le choix de telle couleur pour tel détail de tel objet n’est pas déterminé par une règle. Pourtant, celui qui a du talent ne mettra pas n’importe quelle couleur et cela rendra.

Mais attention : il faut bien comprendre que ne pas savoir ce que l’on fait n’est pas la même chose que faire n’importe quoi. Le génie est celui qui sans savoir ce qu’il fait, le fait comme s’il le savait, c’est-à-dire le fait comme si ce qu’il fait obéit à des règles. Seulement, il ne sait pas quelles sont ces règles ni ne peut les connaître. Le génie est de l’ordre du comme si : il travaille comme s’il suivait des règles puisqu’il ne fait pas n’importe quoi, seulement, c’est « comme si » puisque ces règles ne sont même pas aperçues par l’artiste. On ne peut que supposer leur existence. Les supposer parce que sans elles, il n’y aurait pas de différence entre le génie et le n’importe quoi. Or, il y en a. Les supposer parce qu’elles ne sont pas suivies de manière délibérée, conscientes.

Le talent est donc plus que l’habileté qui s’acquiert par imitation. Il est au-delà de l’apprentissage, mais n’est rien sans apprentissage non plus puisque l’artiste doit tout de même apprendre une technique. Le talent, c’est ce qui ne s’apprend pas parce que ce qu’il permet de faire, celui qui le fait est incapable de le comprendre, de l’expliquer et donc d’en rendre compte sous la forme de règles qui pourraient être apprises, c’est-à-dire imitées.

On trouve déjà chez Platon (Apologie de Socrate ou Ménon) cette idée selon laquelle l’artiste doué est celui qui ne sait pas ce qu’il fait, qui ne peut pas rendre compte de son art, de sa manière de faire, et donc qu’il n’est pas sage ou savant puisque précisément, il ignore ce qu’il fait. Mais Platon se distingue de Kant en parlant d’inspiration divine et non de don naturel.

Le génie en question

Dire que les œuvres d’art doivent leur existence au talent, au génie et que le génie, c’est un don, c’est ce qui est au-delà des règles, ce qui est irréductible à l’art, est une thèse courante, mais insatisfaisante. Car, cette définition du génie est négative et sacralisante.

Négative en cela qu’elle ne dit pas ce qu’il est, mais l’oppose simplement à l’art : à la différence des règles des arts, les règles propres au génie ne sont pas apprises, ne sont pas conscientes et ne sont pas transmissibles. Elles sont au-delà d’elles et en tout point opposé à elles, c’est tout ce qu’on sait.

Sacralisante en cela que lorsqu’on tâche de dire en quoi elles consistent et surtout d’où elles viennent, on propose une sorte de déesse et on fait du génie l’élu de la nature.

Du reste, expliquer la création artistique par le génie se heurte à une observation toute simple : tous les artistes, y compris ceux qu’on dit géniaux, ne font pas toujours de bonnes choses. Comment rendre compte de l’échec d’un génie s’il est un génie ?

C’est pourquoi, cette explication des œuvres d’art par le génie est contestée par un grand nombre de penseurs et de savants et de bien des manières. A savoir : cette irréductibilité manifeste du travail de l’artiste au respect d’un certain nombre de règles de l’art, à l’artisanat en somme, et l’irréductibilité de l’œuvre à l’art, à des canons, cette liberté apparente de l’artiste qu’on met au compte de son talent, ont fait l’objet de toute une série de tentatives de réductions à des déterminations qui ne sont pas métaphysique, mais psychologiques, sociologiques, historiques, physiologiques, politiques ou idéologiques…

On tente ainsi de saisir l’œuvre comme intégralement déterminée et l’activité artistique comme saturée par des déterminations identifiables qui ne sont pas aperçues par l’artiste lui-même, mais qui ne sont pas du tout d’ordre esthétique ni même d’ordre technique et qui sont d’autant plus puissantes qu’elles sont inaperçues.

En somme, on fera jouer à certains processus psychologiques, sociaux, historiques, physiologiques ou politiques, processus identifiables par les spécialistes et inaperçus pour l’artiste, le rôle qu’on fait jouer à la nature lorsqu’on parle du génie : donner des règles à l’activité apparemment libre de l’artiste et imposer ainsi des formes déterminées aux œuvres créées et de telle sorte qu’en effet l’artiste ne sache rien de ce qu’il fait en réalité.

Ces substitutions permettent de donner des explications positives et non négatives que le génie ne donne pas, mais elle a aussi une fonction évaluatrice ou généalogique : la valeur des processus à l’origine de l’œuvre sert à déterminer la valeur de l’artiste et de l’œuvre. Mais quelle que soit cette origine, le génie s’en trouve remis en cause et l’artiste tenu pour génial désacralisé. Ce que ces tentatives d’explication rejettent, c’est l’élection de l’artiste, sa noblesse en quelque sorte.

Des exemples :

Un exemple d’explication malveillante : celle d’ophtalmologistes qui expliquent les choix chromatiques de Van Gogh ainsi que sa touche écrasée et spiralée par une affection oculaire causée par une substance présente dans l’absinthe et qui frappait les gros buveurs de cet alcool.

Ce qui est malveillant dans cette explication qui est typique ces explications données par les cliniciens, c’est qu’elle met les caractéristiques originales et valorisées de son œuvre sur le compte de la maladie, de la pathologie. Les psychologues en particulier affectionnent ce type d’explication. Les analyses psychologisantes les plus diverses constituent en effet la forme la plus courante de la critique artistique, notamment littéraire.

Rq : outre sa grossière malveillance, on notera son invraisemblance : pour que ses toiles représentent aux yeux de spectateurs sains la réalité telle qu’elle est perçue par les malades en question, il faudrait que le peintre ait été à la fois malade et sain : malade pour regarder la réalité et sain pour restituer sur la toile les défauts de la vision à ceux qui n’en souffrent pas!

Un autre exemple d’explication, plus prudente, celle donnée par Freud. Dans Introduction à la psychanalyse, il explique que l’artiste doit son activité créatrice à des mécanismes qui s’apparentent à ceux de la production des rêves : les œuvres d’art qu’il crée lui offrent des satisfactions substitutives semblables à celles des rêves éveillés ou non. Il aurait une grande aptitude à sublimer et une faible capacité de refoulement : il exprimerait ainsi ses désirs dans ses œuvres.

Mais Freud reconnaît par ailleurs que cette explication n’explique pas tout : que les œuvres d’art expriment des désirs n’explique pas comment l’artiste parvient à le faire de telle sorte que cela plaise aux autres qui n’ont pas nécessairement les mêmes désirs ni comment il s’y prend pour que ses œuvres soient belles. C’est pourquoi il reconnaît à l’artiste un pouvoir mystérieux de représenter des désirs et des capacités d’embellissement qu’il n’explique pas.

Autre exemple : Marx qui, avec la même perplexité que Freud, tente d’expliquer dans Introduction générale à la critique de l’économie politique la production des œuvres de l’Antiquité grecque et leur impact sur les spectateurs de l’époque par la mythologie grecque elle-même déterminée par l’organisation sociale du peuple grec et donc par les formes et les forces de la production.

Seulement, il ajoute :

 » Mais la difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liées à certaines formes du développement social. La difficulté, la voici : ils nous procurent encore une jouissance artistique, et à certains égards, ils servent de normes, ils nous sont un modèle inaccessible. « 

Qu’on refuse le génie comme explication rend en l’occurrence incompréhensible qu’on puisse aimer des œuvres nées dans un contexte historique, social et idéologique disparu. S’ensuit une explication oiseuse qui consiste à comparer l’histoire de l’humanité à celle d’un homme et donc l’Antiquité à l’enfance de l’humanité, à partir de quoi Marx soutient que si on aime l’art grec, c’est pour les mêmes raisons que ce qui nous fait aimer notre enfance révolue : la naïveté, la fraîcheur…

Que faut-il penser de ces tentatives d’explications de la création artistique qui refusent de s’en remettre au génie ?

Être une alternative à une explication insatisfaisante comme celle du génie ne suffit pas à les rendre valables : aucune de ces explications ne permet de comprendre ce qui fait que les œuvres plaisent ou sont tenues ou exemplaires d’un point de vue esthétique. Elles laissent échapper la spécificité des œuvres d’art ! Dès qu’on se passe du génie pour expliquer la création artistique, on n’explique pas tout. Mais si on le retient comme explication, on ne comprend pas plus de choses !

Et du point de vue de l’évaluation des œuvres, en expliquant la création par lui, on les sacralise toutes vainement, en les expliquant sans lui, on les dévalorise toutes à tort.

Rq : Si on met l’originalité sur le compte de processus inconscients ou plutôt inaperçus et qu’on soutient que l’art contemporain privilégie l’originalité par rapport à l’exemplarité, alors on soutient que l’art contemporain est, pour l’essentiel, l’œuvre de la maladie, de ce qui va de travers et qu’il est une production sans sujet, sans auteur puisque les processus à l’œuvre dans la création ne sont ni maîtrisés ni même connus par les artistes. Ce qui n’est pas sans ironie ni paradoxe pour les artistes qui cherchent à faire date et à se faire un nom…

Mais si on ne peut pas aller jusqu’à soutenir que les œuvres d’art sont les œuvres de la maladie, alors on admet qu’il existe encore une exigence artistique ou esthétique, ne serait-ce que sous la forme de traces, de repentirs, qui permettrait de distinguer l’art du reste et donc d’exclure du champ de l’art des objets qui pourtant auraient cette qualité d’être originaux.

Alors, qu’en est-il du génie et de la création artistique ? S’explique-t-elle par lui et sinon comment la caractériser ?

Le point commun à l’explication par le génie et à celles qui le refusent, c’est qu’elles affirment toutes que la création artistique est un processus qui pour une large part échappe à l’artiste parce que des règles ou des déterminismes, inaperçus de l’artiste, déterminent son activité et la forme prise par l’œuvre.

Pourquoi alors ne pas chercher l’origine de la création artistique ailleurs que du côté de cette absence d’aperception et ne pas chercher aussi du côté des modalités conscientes de la pratique artistique ?

Le génie : une explication superflue ?

Ce qui distingue les deux types d’explication, c’est que le génie explique l’exemplarité mais pas l’originalité tandis que les autres explications rendent compte de l’originalité mais pas de l’exemplarité.

Or, ces deux traits semblent être essentiellement ceux de la création artistique. Une production qui serait privée de l’une ou de l’autre ne pourrait pas être tenue pour artistique : sans nouveauté, elle est une imitation qui suppose simplement la maîtrise des règles connues de sorte qu’elle ne mérite pas d’être appelée « création », sans aucune exemplarité, elle est absurde et privée de valeur esthétique de sorte qu’elle ne peut pas être qualifiée « d’artistique ».

Si on veut définir l’artiste, notamment pour le distinguer de l’artisan, il faut donc finalement découvrir comment la création artistique, c’est-à-dire la production d’une chose à la fois exemplaire et originale, est possible. Et pour cela, il faut rendre compte de l’une et l’autre sans les faiblesses de ces deux types d’explication.

Pour rendre compte de l’originalité comme telle, on peut bien, pourquoi pas, s’en remettre à toutes les explications qui mettent en évidence des processus inaperçus qui déterminent, partiellement au moins, l’activité artistique (à l’exception de la nature comme déesse), parce qu’il serait vain de nier qu’ils n’existent et n’opèrent pas là alors qu’on soutiendrait sans mal qu’on les trouve partout ailleurs, mais, comme le reconnaît Freud, ce qui relève de l’exemplarité des œuvres d’art échappe tout à fait à ce type d’explication. L’exemplarité n’est pas à mettre sur le compte de processus inconscients.

Si ce n’est pas à des processus inconscients que les œuvres doivent d’être exemplaires, ce doit donc être à des processus conscients qu’elles le doivent, mais lesquels ?

 » Croyance à l’inspiration. Les artistes ont quelque intérêt à ce qu’on croie à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie tombaient du ciel tel un rayon de la grâce. En vérité, l’imagination du bon artiste, ou penseur, ne cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine ; on voit ainsi aujourd’hui, par les Carnets de Beethoven, qu’il a composé ses plus magnifiques mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d’esquisses multiples. Quant à celui est moins sévère dans son choix et s’en remet volontiers à sa mémoire reproductrice, il pourra le cas échéant devenir un grand improvisateur ; mais c’est un bas niveau que celui de l’improvisation artistique au regard de l’idée choisie avec peine et sérieux pour une œuvre. Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s’agissait d’inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d’arranger. »

Nietzsche. Humain, trop humain, § 155

Commentaire :

  1. Les artistes, comme les penseurs qui eux aussi peuvent être pris pour des génies, entretiennent le mythe du génie ou de l’inspiration parce qu’ils en tirent un bénéfice : celui de se faire passer pour des êtres à part, pour des élus de la nature. Entourer de mystère ses activités les rend plus nobles. De même, les exposer au regard du public les désacralise, voire déçoit.
  2. Objection implicite : les grands artistes ne sont pas toujours bons : ils le seraient s’ils étaient inspirés comme ils le prétendent. Ils produisent de tout, y compris du mauvais. Alors qu’est-ce qui les distingue des artistes ratés ou des non artistes ? Leur jugement : ils sont exigeants dans leurs jugements, sévères avec ce qu’ils produisent.
  3. Exemple des Carnets de Beethoven. Ils illustrent l’idée selon laquelle les œuvres d’art ne naissent pas sous l’empire d’une inspiration soudaine, mais par un travail de tri parmi des productions de toute nature. Cet exemple insiste aussi sur le caractère composite, combiné des œuvres : elles ne jaillissent pas d’une seule coulée.
  4. L’improvisateur est un artiste qui est moins sévère avec ses propres productions, mais qui surtout a mémorisé un grand nombre de formes dont il se sert en improvisant. On est ici proche de l’imitation.
  5. L’importance du travail. L’artiste ne se distingue pas seulement par la sévérité de son jugement, il se distingue aussi par le volume de sa production : il travaille et produit beaucoup. L’artiste met toute son énergie dans la production et le tri.

En somme, Nietzsche soutient que l’artiste se distingue non pas par le génie mais à la fois par l’énergie avec laquelle il produit des choses de toute sorte de qualité et par la sévérité des jugements qu’il porte sur son travail. Qu’est-ce que cela signifie ? Que l’artiste n’est pas du tout celui qui réussit tout ce qu’il fait sans savoir très bien pourquoi ni comment, mais qu’il est celui qui produit beaucoup de tout et qui est à l’égard de ce qu’il produit comme un spectateur exigent qui trie, rejette, combine. Au fond, Nietzsche ramène la création artistique à la passion et au goût : le goût trie, sélectionne parmi tout ce que l’énergie de la passion fait produire. L’artiste est un travailleur acharné et un homme de goût. Il maîtrise donc non pas la qualité de toute sa production, mais élimine ou combine tout ce qui ne lui convient pas. Son travail ressemble à du bricolage guidé par un jugement sûr et sévère.

Thèse que confirme le fait que les œuvres d’art ne sont jamais produites que par ceux qui travaillent sans relâche, qui maîtrisent parfaitement plusieurs techniques, qui connaissent bien ce qui s’est fait dans leur art et qui réfléchissent beaucoup à ce qu’ils font.

La création artistique qui permet de définir l’artiste n’est donc pas liée au génie – explication confuse et superflue – et elle ne se réduit pas à la soumission aveugle à des déterminismes de tous ordres : elle est sans doute en partie déterminée par de tels processus, mais elle s’explique surtout par l’union de deux caractéristiques : l’énergie et le goût. L’originalité des créations est à mettre au compte à la fois des déterminismes inaperçus et des combinaisons conscientes et l’exemplarité est elle à mettre au compte du travail de sélection et de tri.

Rq : Il est vrai que cette thèse remplace en quelque sorte le mystère du génie par celui du goût… Puisqu’il faut bien qu’un goût nouveau apparaisse chez les artistes qui introduisent du nouveau.

Conclusion de cette première partie

On a coutume de dire que l’artiste a soit du talent soit du génie alors que l’artisan en serait dépourvu ou n’en aurait pas besoin. Mais, à la réflexion, il apparaît que la notion de talent peut s’appliquer aux artisans (si on l’entend comme avoir des facilités dans l’acquisition de savoir-faire) et que la notion de génie est à la fois confuse et superflue : elle peut être avantageusement remplacée par la passion et le goût comme principes d’explication de la création artistique.

Mais cela revient à dire que sur ce point, il n’existe pas de différence très marquée entre l’artiste et l’artisan, qu’ils ne se distinguent en fait que du point de vue de la production de valeurs d’usage, mais qu’ils ne sont pas en eux-mêmes très différents.

Ce qui expliquerait qu’il soit parfois difficile de savoir si on a affaire à des artistes ou à des artisans et qu’il soit au contraire si facile de faire passer certaines personnes d’un statut à l’autre selon les lieux ou les époques.

C’est l’art qui fait l’artiste.

Soit, mais alors on retombe sur la difficulté initiale : comment fait-on pour reconnaître les œuvres d’art comme telles ? Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Vous voici arrivé au tiers environ du cours sur l’art.

Si la suite vous intéresse, veuillez me contacter à cette adresse : jf.devillers(at)gmail.com

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