Qu’est-ce qu’un problème philosophique ?

Soit la situation suivante : on a perdu ses clés et on veut rentrer chez soi. On dit dans ce cas qu’on a un problème. Pourquoi ? Parce qu’on a perdu ses clés ? Non. Dire cela ne suffit pas pour exposer le problème que l’on dit avoir. Si on a un problème, c’est parce que simultanément on a perdu ses clés et qu’on veut rentrer chez soi. Si on oublie l’expression d’un des deux termes, on n’expose pas le problème, du moins pas de manière explicite et complète.
 Ceci dit pour faire comprendre qu’un problème suppose deux choses, exprimées dans deux propositions différentes, qui s’opposent l’une à l’autre de telle sorte que l’une rend impossible l’autre. Ici, il n’y a pas contradiction, mais conflit entre l’intention de rentrer chez soi et la perte des clés. La perte contrarie l’intention.
 Notons qu’on a là un exemple de la structure de presque tous les problèmes qui se posent dans la vie, à savoir un conflit entre un désir ou une intention et un fait incontournable. Les problèmes vécus sont presque tous de l’ordre de l’obstacle. Mise en place de solutions. Il existe à ce problème différentes solutions : chercher ses clés et les trouver, casser la porte, entrer par la fenêtre, appeler un serrurier.  On peut remarquer que dans l’ensemble de ces solutions, il faut en distinguer deux types. Chercher ses clés et les trouver est une solution au problème qui se distingue de toutes les autres en cela qu’elle ne résout pas tant le problème qu’elle ne le supprime dans la mesure où retrouver ses clés supprime un des termes du problème, c’est-à-dire du conflit.
 On peut remarquer qu’en revanche les autres possibilités sont des solutions au problème qui, elles, ne détruisent pas le problème mais lui trouvent une solution en le conservant comme problème. Elles ne nient pas le problème, elles le dépassent en le maintenant.
 Solutions qui suppriment le problème et solutions qui le dépassent. On peut remarquer aussi que ces solutions n’ont pas toutes la même valeur en cela qu’elles peuvent avoir certaines conséquences malheureuses. Autrement dit, certaines solutions peuvent poser à leur tour des problèmes qui n’auraient jamais existé sans elles. C’est pour cela que toutes les solutions ne se valent pas et qu’il faut choisir celle qui présente le moins d’inconvénients.
 Il s’agit là d’un problème et de solutions qui n’ont de sens que par rapport au vécu et qui se distinguent de ce que sont les problèmes philosophiques, mais les problèmes philosophiques présentent des analogies avec ce type de problèmes, ce qui signifie qu’ils ont en commun certains aspects et que néanmoins ils présentent aussi des différences.
La première différence entre les problèmes vécus et les problèmes philosophiques est que les premiers on les a, on les rencontre, ils se posent comme tout seuls, par eux-mêmes, tandis que les problèmes philosophiques ne se posent pas d’eux-mêmes, il faut les poser. Les problèmes vécus s’imposent, les problèmes philosophiques se posent. Ils requièrent que quelqu’un les pose, ce qui implique donc qu’on peut toujours ne pas les poser du tout, faire l’économie de les poser. On peut toujours fuir les problèmes philosophiques, on n’évite pas ceux qu’on a dans la vie.

Seconde différence : un problème philosophique n’a pas pour enjeu la satisfaction d’un désir contrarié par un obstacle réel, mais la découverte et la connaissance de la vérité. Les problèmes philosophiques ne concernent pas, du moins jamais directement, nos intérêts, nos désirs et nos obligations : ils n’ont de sens que par rapport à la recherche de la vérité.

Troisième différence : un problème philosophique n’est pas un conflit entre un désir et un fait, mais un conflit entre deux propositions, deux discours. Un problème philosophique se pose donc sous la forme de deux propositions incompatibles. Plus exactement, sous la forme logique d’une contradiction. Qu’est-ce qu’une contradiction ? Formellement, une contradiction, ce sont deux énoncés qui s’opposent de telle sorte qu’ils ne peuvent pas être vrais tous les deux à la fois, c’est-à-dire de telle sorte que si l’un est vrai, l’autre, nécessairement, est faux. Et inversement. 
Est-ce que cela signifie que toutes les contradictions sont des problèmes philosophiques ? Non, il ne suffit pas d’avoir affaire à une contradiction pour avoir un problème philosophique. Il faut en plus que l’un et l’autre terme de la contradiction semblent vrais tous les deux parce qu’on peut trouver autant de raisons de choisir l’un que l’autre. Un problème philosophique, c’est une contradiction dont les deux propositions paraissent vraies. 
Ce qui signifie que si tous les problèmes philosophiques sont des contradictions, toutes les contradictions ne sont pas des problèmes philosophiques : celles dont un des termes est manifestement faux sont bien des contradictions, mais ne sont pas pour nous des problèmes dans la mesure où dans ce cas, la recherche du vrai n’est pas entravée.
Mais c’est bien là le problème : comment peuvent-elles être vraies toutes les deux puisqu’elles se contredisent : si l’une est vraie, alors l’autre devrait être fausse ! Exemples de problèmes philosophiques. 
Un problème relatif à la connaissance tel que Descartes le pose : nous sommes tous doués de raison, c’est-à-dire capables de distinguer le vrai du faux. Or, nous sommes sujets à l’erreur. De deux choses l’une : ou bien nous sommes capables de connaître la vérité, ou bien nous ne sommes pas doués de cette capacité. Seulement, il semble que ces deux affirmations exclusives l’une de l’autre soient également vraies. 
Un problème propre à la philosophie politique. D’un côté, on peut dire que l’Etat, par la loi et la force publique, est le garant de nos libertés, mais, d’un autre côté, on peut dire aussi que l’Etat ne cesse d’imposer des limites à notre liberté sous forme d’obligations et d’interdictions. Il faudrait alors savoir : ou l’Etat préserve nos libertés ou il les supprime. Et, là encore, à première vue en tout cas, ces deux affirmations semblent toutes les deux vraies. 

NB : il ne faut pas croire que les problèmes philosophiques soient créés par les philosophes : ceux-ci, en les posant, mettent en évidence des contradictions entre des idées qu’on tient tous pour vraies ou qu’on aurait des raisons de tenir pour vraies. Ils ne s’agit donc pas de créer des problèmes pour l’improbable plaisir d’en créer, il s’agit de reconnaître et de faire reconnaître que nos idées, nos discours présentent des anomalies logiques. Les philosophes ne produisent pas les problèmes qu’ils posent : ils mettent en évidence les contradictions qui existent parmi l’ensemble des affirmations qu’on tient ou peut tenir pour vraies.

 Quant au reste, l’analogie avec les problèmes qu’on a dans la vie est valable : le problème n’en est pas un si un des deux termes est manifestement faux, car si un des termes est faux, c’est l’autre qui est vrai et le problème s’en trouve réglé. Pour poser un vrai problème, il est donc nécessaire que les deux propositions en contradiction semblent au moins vraies.  Comme avec les problèmes que nous avons dans la vie, il n’est pas possible de se contenter de les avoir, il faut leur trouver une issue. C’est d’autant plus nécessaire avec les problèmes philosophiques qu’ils exposent quelque chose d’impossible, qui n’aurait pas du logiquement se produire. Elaborer des solutions. Comme pour les problèmes vécus, il existe deux types de solutions : celles qui suppriment le problème et celles qui le dépassent. Et, puisque les problèmes philosophiques mettent en évidence des anomalies logiques entre deux propositions que nous tenons pour vraies, trouver une solution à ces problèmes, c’est faire cesser ces anomalies logiques. 

Les solutions qui suppriment les problèmes sont celles qui parviennent à établir que la vérité d’une des deux propositions présentes dans la contradiction n’était qu’apparente : on croyait qu’elles étaient vraies toutes les deux, mais en réalité une des deux était fausse tout en passant pour vraie. Or, si on établit qu’une des deux proposition est fausse, alors on est du coup invité à penser que l’autre est vraie. Ainsi, l’anomalie logique cesse et la vérité est découverte.

Cependant, il n’est pas toujours possible d’établir que l’une des deux propositions qui forment la contradiction est fausse. Mais si elles sont toutes les deux vraies, elles ne devraient pas se contredirent. C’est précisément le point de départ des solutions qui dépassent le problème : elles consistent à établir que la contradiction à laquelle on a affaire n’est qu’apparente, donc à rendre compatibles entre elles les deux affirmations qui composent la contradiction.
Pour mettre fin au problème, dès lors qu’on admet que les deux affirmations qui le forment sont vraies, on peut préciser que si elles sont toutes les deux vraies, elles ne le sont pas dans les mêmes conditions, ce qui fait cesser la contradiction. Si l’une est vraie dans des conditions dans lesquelles l’autre est fausse et inversement, elles cessent de se contredire. Reste à préciser et à distinguer les conditions dans lesquelles elles sont l’une et l’autre vraies.
Exemple : en ce qui concerne le problème qui existe dans les rapports entre nos libertés et l’Etat, la contradiction ne sera plus qu’apparente si on montre que ce ne sont pas les mêmes libertés qui sont limitées et préservées ou, si ce sont les mêmes, que ce ne sont pas dans les mêmes régimes politiques, dans les mêmes Etats et au même moment que les libertés sont détruites et assurées.

On peut aussi mettre fin au problème en montrant que les deux affirmations dont il est composé peuvent être vraies toutes les deux et dans les mêmes conditions, mais sans être nécessairement incompatibles. Au lieu de s’opposer dans toutes les circonstances, elles peuvent au contraire être parfaitement compatibles. Soit parce qu’elles s’impliquent mutuellement, se conditionnent réciproquement ou même sont les deux faces apparemment contradictoires de la même chose. Soit parce que leur opposition est illusoire.
Exemples : en ce qui concerne le problème de philosophie politique, on peut aussi le dépasser en soutenant que les deux rapports qui existent entre l’Etat et les libertés individuelles ne sont pas incompatibles si les libertés qu’il supprime permettent de garantir celles qu’il accorde, si ce qu’il interdit à tous de faire permet à chacun de bénéficier sans risque des droits qu’il a.
Et en ce qui concerne le problème soulevé par Descartes, être doué de raison n’est pas contradictoire avec le fait d’être sujet à l’erreur, si on précise que nos erreurs ne tiennent pas tant à notre raison qu’à l’usage qu’on en fait, que si on se trompe, ce n’est pas en raison d’une défaillance de notre capacité de bien juger, mais à cause de l’incapacité dans laquelle nous sommes de bien raisonner.

 Enfin, comme avec les solutions aux problèmes qu’on a dans la vie, il est aussi possible qu’une solution pose à son tour un problème qui ne se serait pas posé si elle n’avait pas été envisagée pour résoudre le premier problème. Dans ce cas, qui est courant, la solution ne fait que déplacer le problème originel.

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